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Love and Revenge : Qui aime bien châtie bien

Publié le par Marine HAY

Love and Revenge : Qui aime bien châtie bien

En revisitant les films de l’âge d’or du cinéma arabe, principalement égyptiens, et en offrant aux traditionnelles rengaines un lifting électro, La Mirza et Rayess Bek interrogent et subliment à la fois les codes sociaux de leur univers. 

Wael Koudaih, alias Rayess Bek entre en scène et s’installe derrière ses platines. Issu du milieu de la pop et du rap, il est le directeur espace et communication de l’Académie libanaise des Beaux Arts. Il a beau présenter le spectacle depuis deux ans, il a bien du mal à tenir en place, tout comme nous sur notre siège, quand les premières notes de Batwaness bik résonnent. Randa Mirza, alias La Mirza, se tient à ses côtés. Ses références à elle, relèvent plutôt de l’art contemporain. Elle mixe les images  et les ajuste aux reprises avec la dextérité d’un DJ. Sa sélection de scènes extraites de monuments du cinéma arabe tels que  Gharam wa intiqam (1944), ou encore Ishaat Hob (1960), est le fruit d’un an de recherches : « J’ai vu une centaine de films, très variés, de la comédie musicale, du noir et blanc, du drame… Ce sont des scènes qui m’ont intriguée, qui montrent différents aspects de la culture. » Wael, a lui aussi fait face à un patrimoine gigantesque et il lui a bien fallu faire un choix: « Des morceaux sont intouchables, car ils ne fonctionnent pas avec l’électronique, ou alors l’enregistrement est trop mauvais, tout ne fonctionnait donc pas, mais d’autres fonctionnait très bien, » Explique-t-il.

Alors que les connaisseurs et les plus âgés fredonnent le refrain de Saghira ala el Hob, puis Abe Fok el Shajarah, les plus jeunes dandinent des épaules, sagement assis sur leurs sièges. Lorsque Wael et Randa sentent que c’en est trop, ils invitent les spectateurs à les rejoindre sur scène. Tout sourire, les spectateurs, devenus convives,  se déhanchent.

« C’est un moment de communion, explique Randa Mirza. Il y a en fait deux publics, l’un qui connaît ces références et l’autre qui ne les connaît pas du tout. Pour ceux qui connaissent, c’est un moment où ils prennent plaisir à réécouter des chansons, revoir des scènes de  films.(…) Quant à ceux qui découvrent ce visage inconnu du monde arabe, ils le voient dans sa liberté, dans sa violence aussi. On n’est pas dans un univers bisounours non plus. »

Pour Wael, « Il s’agit avant tout de revisiter des morceaux oubliés, qui partent aux oubliettes, parce que trop vieux, trop longs, et parce que le rythme est différent d’aujourd’hui »

Les chansons sont accompagnées à la basse et au clavier par Julien Perraudeau, et à l’oud par Mehdi Haddab, véritable Santana du monde arabe. Il s’inscrit parfaitement dans cette alliance entre tradition et modernité, insufflant sa touche de modernité dans la tradition. Imaginez- vous que son oud, couleur panthère, est électrique.

La troupe s’est produite en Europe,  mais aussi dans le monde arabe, en Egypte, au Liban, ou encore en Tunisie. Les artistes refusent de se cantonner à un public. Ils souhaitent que leur œuvre soit vue par tous… Quitte à choquer.

Ces femmes que l’on ne saurait voir…

En écho à son travail sur le genre, Randa Mirza a mis l’accent sur les femmes à l’écran.  Les morceaux choisis insistent sur les bikinis aux couleurs acidulées, les baisers fougueux qu’ils provoquent inévitablement, puis ces scènes d’amour suggérées par des pauses lascives, et des mains entrelacées.

 « C’est quand même du soft porn! » Plaisante Wael.  « A Sousse, certaines personnes sont sorties de la salle. » a constaté Randa.  Une réaction que le spectacle a également suscitée dans certaines banlieues françaises, et chez quelques personnes âgées. « Certaines vieilles Françaises se sont aussi offusquées que je présente une image de la femme dégradée ! » Raconte Randa. Wael se souvient qu’au Caire, un vieil Égytien est venu le voir : « ‘’Qu’avez-vous fait aux films ?! Vous montrez la femme complètement dévergondée!’’ Je lui ai répondu que nous n’avions rien fait, et il a compris qu’on avait rien inventé, que tout était déjà là ! »

Il faut dire que Rayess Bek et Randa Mirza célèbre une ère qui a repoussé les limites de la bien-pensance. Celle où la femme arabe arborait tous les attributs des pin-ups, où elle se devait aussi d’être un sex symbol pour les beaux yeux de ces messieurs.

Pour autant le spectacle me semble une véritable ôde à la culture arabe. Love and Revenge rappelle que la production audiovisuelle arabe, n’a pas toujours occulté le libertinage. Il est un hommage au temps où les films arabes ne répondaient pas aux standards de la fausse pudeur, aujourd’hui.

«J’aimerais qu’on se pose  la question : ‘’Attendez mais cette époque a existé, ces images on ne les voit plus à la télévision dans le monde arabe !’’ ( …) décrit Wael. L’image du monde arabe qui est véhiculée, à travers les médias occidentaux, est complètement ravagée par la guerre, alors qu’on a eu une époque où d’autres choses se passaient. » 

Qu’on ne s’y méprenne pas, il n’y a là rien de nostalgique, le spectacle est plutôt optimiste et ambitieux. Une vision que d’autres aimeraient s’approprier : Il se murmure que Love & Revenge pourrait être présentée lors de l’inauguration du Louvre d’Abou Dhabi, prévue dans les mois qui viennent.

 

 

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